DES PONTS VERS LES AUTRES

Si je devais “décliner mon identité”, laquelle je choisirais pour me représenter? Car au fond, n’est-il pas inévitable d’avoir plusieurs identités, ou plus précisément une identité plurielle ? Et lorsque l’on distingue ces diverses identités, comment l’une renforce l’autre ou comment se heurtent-elles ?

Exemple : je suis médecin par profession et écrivain par vocation, mais je crois bien que si j’avais dû sacrifier la médecine pour l’écriture, ou l’inverse, il me serait resté un gout d’inachevé. Pourtant on m’a toujours demandé de choisir mon camp : est-ce que je me considère médecin ou écrivain ? Répondre “les deux” n’a jamais convenu ni au milieu médical ni à celui de la littérature.

Je me souviens qu’un jour, alors que j’envoyais une présentation pour un évènement littéraire, on m’avait conseillé d’effacer totalement la mention de médecin. Parce que sinon la littérature aurait paru un simple passe-temps et je n’aurais pas été écrivain à part entière !

Alors je me suis moi-même posée cette question qui m’a tant de fois été posée : quel impact le fait d’être médecin a-t-il sur mon écriture ? Et à l’inverse, écrire pour les autres influence-t-il ma pratique de soignant ?

Pour ma part, la réponse m’a parue évidente : je ne suis pas médecin lorsque j’écris, mais je reste écrivain lorsque je soigne. Car un médecin juge ce qui est bien et ce qui est mal, tandis qu’un écrivain ne cherche pas à soigner les travers de ses personnages. Au contraire, il rend visibles/lisibles leurs épreuves. Je sais cependant qu’il s’agit d’un même élan : le souffle qui m’inspire dans l’écriture est celui-là même qui me rapproche de mes patients.

 

Autre dualité apparente : je suis arabe mais j’écris en français. Que de fois la remarque a été soulevée avec parfois une pointe de reproche. Je me suis toujours justifiée par le fait que je ne maitrise pas l’arabe littéraire.

Cela n’est pas faux, mais une autre vérité est que le français est à moi, autant que l’arabe. Je n’ai pas le sentiment d’écrire dans une langue étrangère. Loin de se faire la guerre, ces langues sont toutes deux mon patrimoine, acquis par mon histoire personnelle et celle des miens. L’antagonisme est peut-être social, il n’est pas intérieur.

Mais aurais-je écrit de la même façon si je m’étais exprimée en arabe ? Je ne suis pas sûre. Chaque langue charrie les tabous du peuple qui la véhicule. Il y a des mots que j’aurais sans doute maniés avec plus de prudence. Considérés “familiers” ou “argot” dans une langue, ils seraient obscènes dans une autre.

C’est pourquoi nous ne choisissons pas nos mots au hasard…

 

Il n’empêche que je me sens arabe, bien plus que française, depuis des générations et dans tous les interstices de mon quotidien. Mais je suis aussi africaine, et je me reconnais comme telle. Je suis de ce continent, de cette terre, son ciel, ses odeurs, ses couleurs. L’Afrique chante en moi, vibre en moi.  

Au cœur de cette Afrique, je suis marocaine, et je m’identifie à l’histoire et aux enjeux de mon pays. Mais surtout, je suis de Fès -à elle seule une patrie. Je suis fille de générations de fassis dont j’accueille l’héritage avec gratitude.

Ainsi, d’une identité à l’autre, je me retrouve, sans heurts et sans douleurs.

Un jour encore que je visitais l’Alhambra, j’ai été stupéfaite de lire “mon Maroc” sur les plafonds en stuc, les boiseries, le carrelage, dans l’atmosphère langoureuse des jardins… Oui, je peux aussi affirmer que je suis andalouse, baignée depuis mon plus jeune âge par la musique et les chants de l’Andalousie musulmane.

Arabe donc, africaine, marocaine, andalouse, fassie, française ? Identités plurielles certes mais comme le sont des fleurs lorsqu’elles composent un même bouquet.

 

De nombreuses autres identités nous définissent. Ainsi je suis une femme. Mais quoique femme dans un pays conservateur, ma pensée est libre. Certains signalent cette liberté de penser comme une grande audace. Pourtant “Femme” et “Liberté” ne m’ont jamais paru incompatibles. A moins que ce soit justement parce que l’histoire des femmes est trop souvent une histoire de servitude que la liberté est si fondamentale pour moi ?

C’est ainsi que je suis femme dans mes livres, dans la rue, dans mon pays, femme dans mes combats, femme dans mes choix, mes espérances et mes amours, dans les violences que je subis ou que subissent mes semblables…

 

Que de mondes sont venus, de ci de là, composer mon monde. Et je ne serais pas qui je suis si je n’avais pas été femme, arabe, musulmane, francophone, si je n’étais pas le fruit de cette identité complexe qui, au final, fait notre spécificité à chacun, notre profil, notre relation aux autres, et nous rend à la fois uniques et différents.

Car si ces identités sont plurielles, elles forment une identité unique, particulière, comme une partition finale, faite de plusieurs notes. Aucune identité n’exclut l’autre, mais aussi aucune identité ne m’exclut des autres.

Mes “identités plurielles” ne sont pas des prisons pour moi ; au contraire et c’est une grâce, elles sont autant de ponts vers d’autres identités. 

 

J’ai croisé sur une route

Au flanc brûlé d’une montagne

Ce fier jeune homme à la peau d’ambre

Qui me souriait… en langue étrangère !

- Je sais trois mots, lui dis-je, en berbère :

J’ai appris “l’eau”, amane, “le pain” aghroum

Et je sais dire “je t’aime”.

Ses yeux ont pétillé de fièvre et de malice :

-Cela suffit, ma belle, a-t-il répondu,

Tu sais parler ma langue !

 (Extrait du recueil de poèmes “A Toi”, Siham Benchekroun)