Sexe : féminin

(paru dans Le Magazine Litéraire du Maroc, Dossier vive le Maroc au Féminin, n°1, 2009)

Hlima me tend, un peu rougissante, les photos de son voyage de noces, que je lui réclamais depuis plusieurs jours. Il est vrai que, partageant mon quotidien avec elle depuis tant d’années, je la considère comme un membre de ma famille, une sorte de petite sœur à laquelle je suis affectueusement dévouée.

Sur l’une des cartes que je tiens à la main, elle est photographiée devant des cascades d’eau, aux bras de son fringant mari. L’image est celle d’un couple uni. Il devait faire si chaud que même le cliché en a un peu souffert. Mais les baignades n’en sont que meilleures : le plaisir de l’eau fraiche est flagrant sur le visage du nouveau marié. Son corps nu ruisselant encore, vêtu d’un caleçon de bain bleu, le jeune homme se tient debout aux cotés de son épouse, comme un conquérant, le bras fièrement posé sur ses épaules, les jambes bien campées. Il arbore un large sourire.

Quant à ma chère H’lima, bien que je la reconnaisse à peine sous le nouvel accoutrement qu’elle a adopté dès l’annonce de ses fiançailles, la tête enveloppée d’un large foulard lui étranglant consciencieusement le cou, le corps informe sous l’épaisse abbaya noire et perlée que sa belle-sœur lui a offerte, et bien elle sourit aussi, le visage congestionné de chaleur – à moins que ce soit de timidité-, les yeux bridés sous la puissante luminosité de ce soleil d’été.

Pendant de longues minutes, je regarde stupidement cette photo de vacances, cet homme à moitié nu, rieur et insouciant à côté de cette femme emmitouflée et cramoisie, un grossier décalage qui défile sur mon écran mental sous la rubrique “No comment”. Et sans mot dire, je la remets à sa propriétaire.

H’lima affirme que son plus grand rêve, celui de se marier un jour, s’est réalisé. Que viendrais-je faire, avec mes incompréhensions et mes révoltes, dans ce rêve de toute une vie ? Quel droit aurais-je de dénoncer les choix de cette femme : obéir désormais à un autre pour la moindre de ses décisions, pour sortir, pour travailler, pour rendre visite à ses proches… ?

Il est heureux que, par égard pour ma personne qu’il respecte, le nouveau maître que H’lima s’est donné à l’âge adulte a accepté de ne pas nous séparer, elle et moi.

Quoique cette chance, lui a-t-il précisé, ne nous sera accordée que le temps –bref, je ne me fais aucune illusion - où elle n’aura pas encore d’enfants. Pour l’heure, il la dépose donc chez moi en allant à son travail et retourne la chercher en le quittant.

En dehors de cette libéralité, la jeune femme ne peut plus se déplacer hors du domicile conjugal sans l’autorisation de son mari, encore moins passer une nuit ailleurs sans lui, même pour aller chez ses propres parents.

 

Qu’est-ce que je peux faire, c’est comme ça…

 J’ai tout de même souhaité comprendre : comment H’lima - qui avait changé d’attitude et d’accoutrement de son plein gré - jugeait-elle toutes les règles de vie qu’on lui imposait en tant que femme ? Comment voyait-elle désormais son corps, hier dévoilé sans peur et aujourd’hui suspect jusqu’à la plus petite parcelle de peau ?

Car depuis qu’elle est mariée, au moment de sortir de la maison ou de simplement ouvrir la porte, Hlima inspecte rigoureusement son foulard pour vérifier qu’aucun cheveu n’échappe de son voile par mégarde et que son cou est parfaitement couvert.

J’ai même plaisanté :

-          Qu’est-ce qui est arrivé à tes cheveux, Hlima ? au début de l’année, tu pouvais marcher dans la rue sans provoquer de catastrophe mais maintenant, ils sont devenus érotiques ? et ton cou, pourquoi c’est si important qu’on ne le voit plus? je le trouve aussi banal que n’importe quel cou, pas toi ? A moins que les cous aussi, ce soit sexuel ? Finalement, il n’y a plus que ton visage qui n’est pas du sexe, hbibti…

Mais ma H’lima devenue haram en une ou deux semaines, m’a expliqué, en secouant la tête d’un air têtu, qu’elle appartenait désormais à son mari, et qu’il avait le droit d’être jaloux du regard des autres hommes :

-          C’est normal, parce qu’il m’aime ! Il ne veut pas que d’autres hommes me regardent !

J’ai re-tenté, mais le cœur n’y était plus :

-          Et toi, tu ne l’aimes pas ? tu n’as rien à exiger? pourquoi lui ne se couvre pas alors qu’il est aussi marié que toi ? tu penses qu’en petite culotte, il n’attirerait pas lui aussi le désir des femmes ? les femmes ne sont pas jalouses ?

J’ai alors reçu cette réponse résignée et devenue habituelle :

-          Qu’est-ce que je peux faire ? c’est comme ça… chnou n’dir, haidchi likaïne.

Qu’est-ce que je peux faire, c’est comme ça. D’autres femmes répondent bien autrement, en légitimant la ségrégation des femmes et les privilèges masculins par des arguments religieux. Coupant court à toute tentative de réflexion ou de dialogue, elles affirment qu’il s’agit d’une exigence divine, et donc qu’il n’y a pas de sujet à débat, et mélangent pêle-mêle croyances, traditions, hadiths et versets, nécessités de la vie moderne, désirs et frustrations personnelles.

Ainsi une jeune célibataire ne tiendra pas le même discours qu’une femme mariée, ni une femme de condition modeste celui d’une femme très aisée. La recherche d’un mari, par exemple, pourrait imposer quelques aménagements différents à la façon d’être une femme au Maroc, de même que le confort d’une grande richesse permettrait quelques indépendances…

Il me vient en mémoire cette aventure vécue par un homme de ma connaissance qui, cherchant à rencontrer l’âme sœur, fréquentait assidûment les sites de rencontres sur internet. Un soir, il se fait “harponner” (ce sont ses termes) par une coquine anonyme qui lui envoie plusieurs petits mots charmeurs. Il répond de même et c’est ainsi que s’engage une joyeuse conversation virtuelle où il apprend qu’elle est trentenaire, diplômée, employée dans une grande entreprise de la place, qu’elle aime sortir, danser, boire de temps en temps et faire la fête. Il demande à voir des photographies d’elle et il est aussitôt conquis par les images de bimbo qu’elle lui adresse : joli minois maquillé, corps aguicheur sous un maillot très décolleté et formes plantureuses…

Mon surfeur s’enflamme et l’échange devient plus intense. Il déclare qu’il est las de son célibat, pose des questions de plus en plus personnelles et répond aux siennes.

C’est alors que les propos de son interlocutrice se transforment peu à peu. Elle présente sa famille comme très conservatrice, sa mère et ses sœurs ainées portent le voile et d’ailleurs elle-même compte bientôt faire de même. Elle demande : fais-tu ta prière ? vas-tu le vendredi à la mosquée ?

Décontenancé par ce qu’il a qualifié plus tard de “schizophrénie sociale”, le fiancé potentiel a battu en retraite, ne sachant plus, parmi les messages contradictoires qui lui parvenaient, celui le plus conforme à la réalité de son interlocutrice.

 

“Il faut savoir ce que vous voulez !”

Le discours et le comportement féminins au Maroc ne sont malheureusement pas à une incohérence près. Une même femme peut, par exemple, défendre son autonomie financière et ce que cela implique comme libertés personnelles, et exiger parallèlement que son mari, parce que ce serait son devoir d’homme, l’entretienne et prenne exclusivement en charge le ménage.

Une autre peut s’affubler de voiles, dans l’ambition a priori de cacher ses attraits aux yeux des hommes, mais observer une fine coquetterie, toute en séductions : couleurs assorties, tuniques seyantes, lunettes de soleil et talons hauts…  Un actif business s’est d’ailleurs développé, d’une “mode féminine de la femme musulmane”, qui lui permet de rester “séduisante” tout en cachant sa chevelure…

De sorte qu’il devient, ma foi, plus sexy d’être voilée que de ne pas l’être !

Je me souviens d’une mémorable course en taxi, il y a quelques semaines à peine, où j’ai de nouveau perçu les confusions liées à la condition des femmes dans notre pays. Je me trouvais au devant du véhicule lorsque, comme à l’accoutumée, le chauffeur s’arrêta pour prendre une personne qui le hélait et qui monta à l’arrière. C’était une femme opulente, de la quarantaine, dont les cheveux teints en jaune étaient retenus en arrière par d’épaisses lunettes noires en faux Christian Dior. Elle était ostensiblement maquillée et vêtue d’une djellaba aux couleurs criardes.

En route, le conducteur s’arrêta de nouveau, cette fois pour un homme presque nain, aux vêtements un peu rapiécés, qui lui indiqua une adresse en approchant une face édentée à ma fenêtre. L’adresse ne convenait pas à notre chauffeur qui repartit.

Quelques secondes plus tard, la voix aiguë de la femme assise sur le siège arrière retentit, avec un très fort accent casablancais :

-          Et quoi, tu l’aurais pris si c’était sur ta route ?

Le conducteur se fit répéter la question qu’il ne comprenait pas, alors la passagère enchaina avec une colère non retenue :

-          Je suis désolée, sidi, tu n’as pas à faire monter ce type avec nous !

-          Et pourquoi, lalla ? risqua-t-il avec hésitation

Et tandis que, pour ma part, je m’interrogeais, en mon for intérieur, sur ce que cet homme avait bien pu commettre pour déclencher une telle indignation - sinon celui de paraître, certes, assez misérable, mais cela pouvait-il être un motif de rejet d’un taxi ?- cette femme déclara d’un ton sans répliques :

-          Excuse-moi, sidi, on ne fait pas s’asseoir un homme à coté d’une femme ! Dis la vérité, tu permettrais, toi, que ton épouse circule à coté d’un homme ? je suis désolée, tu n’accepterais pas !

Un silence pesant suivit ces déclarations. Interloquée, j’ai attendu la réponse du conducteur qui se fit attendre. Il finit par grommeler :

-          Il faut savoir ce que vous voulez… vraiment, on ne sait plus quoi faire…d’un coté, vous demandez les mêmes droits, de l’autre, vous ne voulez pas qu’on mette les hommes avec les femmes…

-          Excuse-moi, ça n’a rien à voir, mais tu ne dois pas faire subir aux autres femmes ce que tu ne voudrais pas qu’on fasse avec la tienne !

-          Je ne sais pas quoi vous dire, lalla, moi, j’ai inscrit mes filles à l’école et je veux qu’elles aillent à l’université mais si je dois surveiller qu’elles ne s’assoient jamais à coté des hommes, il faut que je les garde à la maison !

S’ensuivit un dialogue assez décousu où il fut question de l’honneur, de la sécurité dans les taxis, de prostitution, du prophète, des femmes honnêtes, de la scolarité des petites filles, du chômage, du Maroc d’hier et d’aujourd’hui, de Hassan II, de la moudawana, de la foi, des hommes pervers, de la virginité et de l’enfer…

Je n’avais pas desseré les dents durant ce trajet animé. Arrivés à destination, la fausse blonde s’en est allée, drapée de toute son évidente vertu offensée.

Nous avons roulé encore quelques instants et, juste avant de descendre à mon tour, après avoir réglé ma course, je me suis décidée à prononcer quelques mots, la voix curieusement étranglée :

-          Monsieur, je trouve dramatique ce que j’ai entendu, ne croyez pas que c’est l’opinion de toutes les femmes, s’il vous plaît, continuez à envoyer vos filles à l’école… Notre pays a besoin de ses hommes et de ses femmes, nous devons avoir les mêmes chances…

 

Les femmes aussi peuvent prier ?

 En réalité, en dehors des espaces exclusivement destinés aux femmes, et clairement signalisés, l’accès au Maroc où nous vivons accorde quasi “naturellement” la priorité aux hommes, un peu comme ”la droite“ est prioritaire pour la conduite automobile.

En fait le “monde public” est pensé au masculin, à tous les niveaux, aussi bien matériel que spirituel. Ce n’est que secondairement que s’aménage (ou pas) un lieu et un temps pour les femmes.

Je me souviens qu’un jour où je m’étais aventurée à pénétrer la superbe mosquée d’une petite ville, j’ai été arrêtée par l’agitation d’un petit homme à la mine teigneuse, mais je n’ai pas compris ce qu’il me signifiait avec ses gestes vifs et répétés. C’est alors qu’un fantôme de femme au visage voilé, trébuchant dans sa djellabah, et de vieilles babouches à la main, est venu à mon secours : “Attention, c’est là-bas, l’endroit des femmes !”.

Il-elle m’indiquait une enclave au fond de la salle, à ma droite, qu’un grossier rideau jaune fermait encore davantage. J’y suis allée, le cœur serré, regrettant déjà mon initiative spirituelle irréfléchie. A l’intérieur, dans la pénombre, il y avait plusieurs corps féminins couverts de la tête aux pieds, les uns agenouillés, les autres debout. De vieilles femmes pour la majorité. Je me suis assise à leurs cotés, acculée à partager avec elles cette absurde honte collectivement imposée à une anatomie…

Un paravent grillagé empêchait très efficacement de voir ou d’être vue mais il était possible d’entendre l’oraison du fqih. Je n’ai pas pu admirer le magnifique intérieur de cet édifice dont on devinait la richesse et la beauté dès l’entrée. Mais j’ai pu entrevoir, juste avant de me cacher dans la niche des femmes, tous ces hommes à qui leurs sexes privilégiés – quel mystère insondable !- permettaient l’accès à des faveurs dont nous étions privées…

Car même dans l’adoration d’un Créateur commun, les femmes sont une caste inférieure qui n’a pas à profiter des agréments architecturaux : dans la mosquée la plus raffinée, l’enclos des femmes est toujours rudimentaire. Et même dans un lieu de culte, la seule proximité de ces êtres sexués en permanence est perturbante. En clair, les hommes peuvent se prosterner avec ferveur mais continuer - fort malencontreusement, il faut le reconnaître - subir des troubles d’ordre sexuel. Qu’il faut prévenir….

C’est pourquoi les “salles de prières” sont essentiellement masculines. 

Dans une entreprise publique où je me trouvais récemment, il y avait une pièce, à coté des toilettes, réservée à la prière. Des hommes y entraient en se déchaussant puis en sortaient en bande, en bavardant joyeusement. J’ai vu une dame âgée, en habit traditionnel et foulard sur la tête, hésiter à quelques mètres de là. Comme je la regardais, elle s’approcha de moi, et me demanda timidement :

-          Les femmes aussi peuvent prier ?

A plus de soixante dix ans, cette brave personne dont pas un bout de son corps n’apparaissait malgré un été déjà suffocant, se demandait encore si son sexe ne lui ferait pas interdire l’entrée à un espace a priori réservé à des activités spirituelles.

Si ce n’est pas un désastre, ça lui ressemble…

”Sexe à part“ dès la naissance, une femme le restera donc jusqu’à la fin de ses jours. Et à sa mort, la tradition veut qu’elle soit encore enveloppée, hermétiquement, dans un linceul, de façon à ce que les formes féminines de son cadavre ne soient pas perçues, reconnues, par les hommes qui la mettent à terre.

La règle sociale est donc de protéger en permanence les mâles de leurs propres convoitises charnelles. De leurs obsessions. Car il est collectivement reconnu que les hommes sont tous copulateurs en puissance, et même si chacun s’estime lui-même vertueux, sa conviction est que tous les autres hommes ne pensent qu’à “ça”. La bonne société doit ainsi, à défaut de les en dissuader, leur poser des entraves.

Il reste que la démarche pour y parvenir est pour le moins radicale, puisqu’il s’agit purement et simplement de supprimer symboliquement “l’objet du désir”.

Un peu comme si - permettez la plaisanterie - pour éviter qu’un fidèle ne rompt son jeûne, nous fermions tous les marchés…

Le Tartuffe de Molière gémissait : “Cachez ces seins que je ne saurais voir !”.

Les nôtres l’appliquent scrupuleusement :  Cachons, nions, enfermons ces femmes que nous ne saurions aimer !

 

La rue du Maroc au féminin

Les habitudes ont ceci de pervers, qu’elles nous habitent à notre insu (Aristote les définissait à juste titre comme “une seconde nature”), et deviennent une façon d’être et de vivre, dont nous ne prenons conscience que lorsqu’elles occasionnent une souffrance intense.

Beaucoup de femmes au Maroc se sont “adaptées” à l’attitude de la société à leur égard, sans nécessairement l’approuver, tant et si bien qu’elles ont intégré cette misogynie sociale et ne s’en émeuvent plus.

Laisser la place aux hommes, s’écarter, se couvrir, exprimer diverses formules, tolérer les agressions verbales, protéger son intégrité physique, servir sans être servie, s’occuper seule de la maison et des enfants et contribuer parallèlement à la sécurité financière du foyer, se conformer aux exigences en cours du “marché des femmes”, trembler nuit et jour ou comploter pour être enfin choisie par le précieuxRajel, se mesurer sans cesse à l’indice de satisfaction de son homme, vivre dans l’angoisse d’une baisse de cotation, subir la polygamie officieuse comme un mal latent inévitable, prolonger indéfiniment les privilèges masculins, baisser les yeux, se boucher les oreilles…. Des comportements féminins devenus “naturels”.

Comment les voir, s’en étonner, les dénoncer lorsqu’ils sont exécutés par autant de femmes autour de soi et enrobés par des discours de légitimation religieuse ?

Ce n’est qu’à la rencontre des “ailleurs” que les distorsions, les oppressions, les injustices apparaissent… C’est en comparant leur statut à celui de femmes vivant autrement que le doute, parfois, s’installe…

Un ami habitant dans une jolie et calme campagne française s’étonnait de ce que je supporte de vivre dans la ville de Casablanca : “mais enfin, tu n’as aucun espace vert, tu vis dans le béton, dans le bruit, et tu respires quotidiennement la fumée des véhicules, comment tu fais ?”. J’ai alors subitement entendu les klaxons et manqué d’arbres… Comment je fais ?, lui ai-je répondu : j’ai juste pris l’habitude. J’avais oublié qu’il était possible et salutaire de vivre autrement.

Il n’est pas faux d’affirmer que la connaissance nous éveille.

En fait, lorsque je retourne d’un voyage à l’étranger, je sais viscéralement que j’ai mis les pieds dans mon pays au premier regard qui se porte sur moi, et qui me “tamponne “ femme. C’est comme un cachet indélébile, posé sur nous à chaque pas commis dans l’arène masculine.

Je plaisante à peine.

Le Maroc est voyeur. L’obscénité de son regard me martèle à tout instant ma condition “particulière” de femme. Je ne suis plus un être vivant parmi les autres, je deviens - comme n’importe quelle autre femme - une tentation, une provocation....

Il me suffit de marcher dans ses rues pour me souvenir de mon sexe et ne plus pouvoir l’oublier.

Alors, je me mets à mouvoir mon corps trop voyant comme une impudeur…

Des yeux s’emparent de moi, me jaugent, me jugent, m’apprécient ou me rejettent. Instantanément, c’est un geste immémorial, j’ajuste ma mise : je tire ma chemise, je vérifie que ma veste cache bien le bas de mon dos...

Je surveille d’un coup d’œil rapide ce que j’ai permis de voir. Je contrôle ma démarche, je me dépêche, je me contracte. J’évite les tronçons à risque, les zones entièrement colonisées par l’espèce mâle, le long des cafés par exemple, ces espaces si tragiquement masculins qu’on croirait à quelque aberration chromosomique frappant tout un peuple, et d’où des dizaines de têtes, des milliers d’yeux nous dépècent, de face, de dos, de profil...

Je ne me “promène” plus, je me “dirige vers”.

La rue du Maroc est toujours pleine d’hommes quand on la traverse au féminin. Il y a trop d’hommes, trop de yeux d’hommes, trop de mots et de sifflements d’hommes.

Et pour ne pas éveiller un désir - on ne sait jamais ! -, une pensée interdite, une image inconvenante, dans le cœur de ces troupeaux de mâles à la curiosité adhésive, du plus petit garçon au vieillard le plus tremblant, des millions de créatures tout à la fois obsédantes et méprisées se couvrent, s’effacent. Des siècles de femmes courbent l’échine, s’excusent presque de déranger avec leur sexe si quotidiennement dérangeant...

“Dis aux croyants de baisser les yeux et de contenir leur sexe : ce sera de leur part plus net. Dieu est de leur part Informé” lit-on dans la sourate 24, au verset 30.

Mais nos sociétés font barboter les hommes, dès leur naissance, dans une indulgence séculaire : ce sera au genre féminin de sauver leur conscience religieuse.

Dans les rues casablancaises,  je marche, en colère, sans pouvoir éviter le viol de ces regards “physiques”, écœurée par cette frustration épaisse cultivée à une échelle nationale. Quelques adolescents désœuvrés et pustuleux ricanent et marmonnent mécaniquement des jurons et des vulgarités à mon passage, m’agressent sans vergogne - mais c’est à moi de me cacher, n’est-ce pas -,  me vrillent de leurs yeux sans voiles - mais c’est à moi de me voiler, bien sûr…

Il y a quelques jours à peine, j’avançais dans la rue d’un pas pressé (en tenue très décente, faut-il forcément le préciser ?) et j’ai croisé à environ un demi-mètre de distance, un garçon dont je n’ai même pas vu le visage. A-t-il seulement regardé le mien ? Savait-il que j’avais aussi un cerveau, des émotions ? Ce “croisement” a duré 2 à 3 secondes. J’aidonc juste eu le temps d’entendre le mot que, convulsivement, il a juste eu le temps de me jeter en arabe dialectal bien cru : “bite !!!” .

Ouf, il l’avait fait ! Il avait lancé son mot jouissif à la gueule de ce porte-sexe-de femme dont des similaires le narguent à chaque coin de rue.

Il devait être soulagé...

Et - parce que je ne m’y habituerai jamais - j’ai eu du chagrin pour toutes les femmes déjà meurtries, pour toutes les jeunes filles encore fragiles qui, tous les jours, dans les rues du Maroc mais aussi dans des espaces publics et au niveau professionnel, ont à affronter la même épreuve que moi, en silence. Car il n’y a rien à dire, rien à faire : juste subir, juste ne pas écouter, et surtout ne pas répondre, nous recommande-t-on.

Il y a en effet une solidarité de prédateurs. Un reportage sur le harcèlement des femmes dans les rues, publié il y a une année ou deux dans un magazine de la place, révélait que la majorité des enquêtés hommes trouvait ce comportement “normal” et n’avait pas la moindre compassion pour leurs “proies”. Certains estimaient même que c’est flatteur pour les filles d’être harcelées.

Il n’y a certes pas de soutien des victimes, ni de pitié à leur égard. Il y aurait plutôt une attitude globale de “sauve qui peut” avec, en cas d’ennuis sérieux, le risque de cette terrible sanction populaire : “Ca lui apprendra, elle l’a bien cherché !”.

Mais à partir de quand une femme cherche bien le harcèlement des hommes ?

Lorsque ses vêtements sont ajustés, peut être, ou que ses bras sont découverts ? Ou que ses cheveux sont lâchés au vent ? A moins que ce soit lorsqu’elle est maquillée ? Ou blonde ? Ou grosse ? Ou bien qu’elle est jolie ? Ou qu’il se fait tard ? Ou que la rue est déserte ? Ou que c’est un mois de jeûne ? Ou qu’elle est seule ? Ou qu’elle n’est pas voilée ?

Car chacun a ses propres critères de ce que chacune “a bien cherché”. Mais, tout en durcissant mon pas davantage, en cachant ma révolte et mes formes, impuissante, je sais bien que, quelle que soit sa “qualité”, notre féminité à elle seule est insoutenable, et que la plus quelconque des plus quelconques femmes a droit au même traitement, au même mépris, à la même fureur…

C’est ça aussi, vivre le Maroc au féminin.

 

Vivre le Maroc au féminin

Ecrire sur le sujet du “vivre le Maroc au féminin” est un exercice difficile.

J’aurais voulu parler de mon amour pour ce pays, cet amour enfantin, viscéral, quoiqu’il n’y ait rien de plus ordinaire que d’aimer les lieux où nous nous sommes construits. Cela m’aurait forcé à raconter mes déceptions aussi, et mes lassitudes, car nous ne sommes déçus que par ce en quoi nous avons placé des attentes.

Mais dans cette relation tumultueuse que j’entretiens avec le Maroc - un peu comme nous l’avons avec nos parents qui nous sont à la fois pénibles et précieux - il n’y a rien de spécifiquement féminin.

J’aime la texture de ce pays, son âme, son histoire, ses espérances, les souvenirs indélébiles qu’il a posés en moi, et ce quelque chose d’indéfinissable qui fait que lorsque j’y retourne après un long éloignement, j’ai le cœur en joies et en larmes.

Très simplement, au Maroc, je me sens chez moi. Voilà, c’est ça : notre pays, c’est notre maison.

Mais de vous à moi, quel cirque, dans cette baraque !

Non, je n’aime pas “l’ambiance” de mon pays, sa misère culturelle, et le culte de plus en plus voué à l’argent et la consommation. Je suffoque dans une communauté où la valeur ultime est accordée à l’avoir, c’est à dire à la possession, et donc à l’apparence.

Le Maroc n’est pas seulement pauvre de fait de sa très inégale répartition de richesses et de la précarité du droit et de la justice, mais aussi de ses idéologies.

De plus en plus, le spirituel vide les lieux à la religiosité et la superstition. Et la pensée dogmatique ronge insidieusement les valeurs de tolérance et de respect d’autrui.

Ecrire sur le sujet du “vivre le Maroc au féminin” est un exercice difficile.

J’aime du féminin la capacité d’aimer, d’être perméable aux autres et si peu égocentrique, le goût de l’échange, la vertu de pardonner. Dans les rencontres féminines, j’apprécie souvent la légèreté, le sens de la dérision, la générosité de soi, l’innocence parfois mais je suis agacée par tant d’autres choses…

Cela n’est pas forcément spécifique au Maroc.

Qu’y a-t-il donc d’exclusif à la fois au Maroc et à l’état de femme sinon, justement, l’impossibilité pour une femme de vivre dans ce pays autrement que comme une femme ? d’y vivre en tant que personne ? Sans cesse en effet, nous y serons “rappelées” à notre condition de femme, comme on est rappelé à l’ordre, ce que d’ailleurs fait encore ce sujet sur lequel on m’a invité à écrire…

Je vous le demande : croyez-vous qu’on puisse regarder une femme, au Maroc (et dans tant d’autres pays) autrement qu’avec son sexe ?

Est-il seulement possible de cesser, quelques instants seulement, d’être “une femme” quand on est née femme au Maroc ?

Permettez que j’y réponde moi-même : jamais !

Jamais nous ne cessons de conjuguer notre apparence, nos expressions, nos relations aux autres, notre quotidien au féminin, depuis ce jour de notre naissance où a été cochée la case : “Sexe féminin” sur notre livret de famille...

Car jamais nous ne nous dé-sexuons au Maroc si nous sommes nées de ce sexe-là !

Il n’y a pas de possibilité de se reposer d’être femme dans des pays comme le nôtre. Il n’est pas possible de ne pas s’en soucier ou de l’exposer aux autres sans prudence… Filles, nous naissons dans un camp à haute surveillance, où il nous faut très tôt prendre position, dès que les premiers signes de féminité nous différencient, et souvent même, bien avant...

Certaines choisissent de les cacher du mieux possible, d’autres de les montrer de façon exubérante, d’autres encore se masculinisent, d’autres souffrent de ne plus être assez femmes, d’autres d’y être réduites…. Il y a même des courants de pensée sur les femmes, il y a des “écoles”, des opinions, des batailles !

Cela n’est pas anodin, sans risques, d’être une femme. Nous ne pouvons pas nous suffire de porter ce sexe et de faire “comme si de rien n’était” ! 

Et jamais, à l’instar de nos compatriotes “hommes”, nous ne connaissons totalement le bienheureux anonymat de “l’individu”, ni ne pouvons nous permettre d’être des banals citoyens parmi les autres.

Vivre le Maroc au féminin ? Ce n’est le vivre qu’au féminin !

Ce n’est le vivre que sexuée…

 

Sexe : féminin

En réalité, je n’aurais jamais cru, jeune fille, que le sujet de “la condition féminine au Maroc” qui me paraissait d’une autre époque, d’une autre planète, resterait autant d’actualité 20 ans plus tard. Qu’aujourd’hui encore, on n’en serait là, à ergoter sur le fait que la femme est un être humain comme les autres… Passéesles premières colères adolescentes, les vieilles discussions de lycées rapidement closes, et quelques révoltes dans mon quotidien, j’ai toujours estimé que mon comportement social était ma meilleure façon de militer, et que par l’exemple et mes engagements associatifs, j’étais plus efficace qu’avec des lamentations ou des cris de guerre.

J’avais bon espoir, jusqu’à ces dernières années, que ce “débat” devienne bientôt désuet et que les marocaines bénéficient enfin des mêmes chances et mêmes droits que leurs concitoyens, non pas seulement au niveau des textes, mais de leur vécu.

Je plaignais ma grand-mère d’avoir vécu dans la peur et la soumission à la gente masculine mais nos mères, bien avant nous, ne s’étaient-elles pas découvertes dignement et n’avaient-elles pas ouvert le chemin des indépendances ? J’ai ainsi considéré bien trop rapidement que le temps cloitré de mes ancêtres femmes était forcément révolu ou en voie de l’être, et que nous n’aurions plus à craindre de nouveau pour notre avenir commun.

Aujourd’hui, hélas, je prends bien la mesure de “la rechute ” qui se produit insidieusement. La femme continue ou recommence à être l’obsession première d’un pays qui redevient (a-t-il cessé de l’être ?) misogyne.

Des discours moisis sur la nécessité de contrôle et de surveillance de ces “créatures évoluant à proximité du diable” refont surface,  des comportement agressifs et irrespectueux sont commis avec l’aval des protecteurs de notre morale nationale … Et si je n’en souffre pas toujours directement, du seul fait de mon statut privilégié, je suis de plus en plus consternée par la violence quotidienne perpétrée à l’encontre de mes semblables, avec parfois l’aval voire la participation de ces dernières.

Au Maroc, pays dont on vante avec tant de légèreté l’ouverture et la tolérance, au vingt et une nième siècle, les femmes recommencent à implorer, auprès des hommes, des autorisations de vivre, à éviter de sortir dans leur cité non escortées, à subir à chaque instant un harcèlement sexuel intolérable, et à vivre sous tutelle comme des mineures éternelles.

Et de nouveau, ou encore, et toujours, les femmes sont réduites à un sexe.

Un sexe obsédant mais haï, un sexe craint ou maudit.

De nouveau, ou encore, et jusqu’à quand, les femmes sont la blessure des hommes, leur frustration lancinante, leurs rêves de puissances, leur angoisse de perte.

Et c’est avec ces hommes, ou c’est malgré eux, que nous tentons de vivre le Maroc. Au féminin.